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L'inquiétante étrangeté, partie 1 : les origines du concept

Tiana Razaiarinoro

Psychologue clinicienne, j’accompagne les transitions de vie qui transforment qui l’on est 🪷

·13 octobre 2026 9 min de lecture

Êtes-vous déjà entré dans une pièce de votre propre maison et, pendant quelques secondes, avez eu l’impression de ne pas être chez vous ?

Avez-vous déjà croisé quelqu’un dans la rue qui ressemblait tellement à une personne de votre entourage que vous avez ressenti un drôle de malaise ?

Avez-vous déjà retrouvé, plusieurs années plus tard, une odeur, une chanson ou un objet qui vous a soudain ramené dans le passé... 

Ou encore, avez-vous déjà vécu quelque chose de difficile à expliquer. Comme si une partie de votre passé venait, pendant un court instant, se tenir juste à côté de vous. Comme si d’un coup, ce qui n’existait plus, existe à nouveau. Comme si ce qui était connu devenait inconnu. 

Et bien cette sensation porte un nom :  l’inquiétante étrangeté. Rien de grave, et pourtant, quelque chose vous trouble...


Ce concept a été développé par Sigmund Freud (1919) dans son ouvrage Unheimliche, et la désigne comme étant : "un moment où quelque chose de familier devient soudainnement un peu étrange".

Imaginez que…

Votre propre maison ne vous semble plus tout à fait la même.
Vous rentrez chez vous tard le soir.
Vous connaissez les pièces par cœur. Vous savez où se trouvent les interrupteurs, vous reconnaissez chaque meuble, chaque bruit...et le moindre recoin.
Mais ce soir-là, quelque chose est différent. La lumière semble particulière. Le silence semble plus important que d’habitude. Vous traversez le couloir et, pendant quelques secondes, votre propre maison vous paraît étrange.
Et pourtant, rien n’a changé. Elle est la même. Mais... votre manière de l’habiter, elle, vient de changer.

C’est ce paradoxe qui intéresse Freud. L’inquiétante étrangeté correspond au fait que quelque chose que nous connaissons très bien devient soudain difficile à reconnaître comme étant familier.

Freud (1919) parle d’une expérience dans laquelle « l’étrange » entretient paradoxalement un lien avec ce qui nous est déjà connu. Un peu comme un retour de quelque chose qui avait été tenu à distance. C’est d’ailleurs ce qui rend l’expérience si particulière.

Imaginez que…

Vous faites vos courses. Soudain, une odeur de lessive vous parvient. Et sans vraiment comprendre pourquoi, vous pensez à votre grand-mère. Vous vous souvenez de sa maison. De la nappe sur la table. D’un après-midi passé avec elle. Peut-être même d’une période de votre vie que vous n’aviez pas repensée depuis longtemps.
Pendant quelques secondes, vous n’êtes plus tout à fait dans le supermarché. Enfin si, vous êtes dans le supermarché…MAIS vous êtes ailleurs en même temps !
Cette odeur de lessive banale vient de faire surgir tout un morceau de votre histoire. 

L’odeur actuelle ne représente pas un simple souvenir. Elle réunit plusieurs expériences psychiques : la sécurité, l’attachement, l’enfance, puis la perte. Ce qui était simplement une odeur de lessive devient alors un point de rencontre entre le présent et quelque chose de beaucoup plus ancien.

Cette situation peut illustrer l’inquiétante étrangeté : quelque chose de familier qui revient chargé d’une signification que vous n'avez pas forcément conscience.

Imaginez que…

Que vous vivez un de ces moments où vous avez l’impression que quelque chose se répète. Vous vous dites : « J’ai déjà vécu cette scène ». Vous changez de travail. Nouvelle entreprise, nouvelles personnes, nouveau bureau. Et pourtant, quelques mois plus tard, vous vous retrouvez dans une situation étonnamment proche de celle que vous aviez vécue auparavant. Vous vous dites : « Mais comment est-ce que je me retrouve encore dans cette situation ? ». Bien sûr, deux situations ne sont jamais parfaitement identiques. Mais parfois, un même scénario semble revenir sous des formes différentes.

Cette situation est particulièrement visible dans certaines relations.


Vignette clinique 

Émilie, 35 ans, remarque qu’elle tombe régulièrement amoureuse de personnes qui deviennent progressivement distantes. Au début, les relations sont différentes. Les personnes sont différentes. Les histoires sont différentes. Mais elle finit toujours par ressentir quelque chose de très proche : « Je m’attache, l’autre s’éloigne et je passe mon temps à essayer de comprendre ce qui se passe. »

Et finalement elle se dit : « J’ai l’impression de vivre plusieurs fois la même histoire avec des personnes différentes. »

Cette répétition peut devenir troublante.

Pourquoi ?

Parce qu’elle donne le sentiment que quelque chose nous échappe. Freud s’est particulièrement intéressé à cette dimension de la répétition involontaire et explique que certaines expériences semblent revenir alors même que nous n’avons pas consciemment décidé de les reproduire.

Ça ne signifie évidemment pas que nous sommes condamnés à répéter notre passé !

Mais une répétition peut devenir une invitation à regarder  avec une attention particulière ce qui s'y rejoue.


Le familier, une partie de nous.

Une autre figure importante chez Freud est celle du double.

Vous avez peut-être déjà rencontré quelqu’un qui vous ressemblait étonnamment.

Ou vous avez découvert une vieille photographie et avez cette sensation : « C’est moi… mais je ne me reconnais pas. »

Le double est troublant parce qu’il brouille une frontière habituellement très claire : moi et l’autre.

Vignette clinique

Thomas, 42 ans, me raconte en séance qu’il a croisé un homme dans un train. Il ne le connaissait pas. Pourtant, quelque chose l’a frappé. Sa façon de parler. Sa posture. Sa manière de regarder les autres. « C’était comme si je voyais une version de moi que je ne connaissais pas. », me dit-il.

En parlant de cette rencontre, Thomas réalise progressivement que cet homme lui rappelait une partie de lui-même qu’il avait longtemps cherché à mettre de côté : une façon d’être plus affirmée, plus spontanée, plus visible.

Ce qui était étrange n’était donc pas seulement la ressemblance. C’était peut-être aussi la rencontre avec une partie de lui-même qu’il reconnaissait sans vraiment la reconnaître.

La figure du double occupe une place importante dans les réflexions de Freud (1919) sur l’Unheimliche et a fait l’objet de nombreux développements dans la littérature psychanalytique.

Pourquoi notre corps paraît parfois un peu étranger ?

Mais il n’y a pas que les lieux, les odeurs ou les autres personnes...

Notre propre corps peut lui aussi devenir étrange. Durant l'adolescence. Après une grossesse. Après une maladie. Après une opération. Avec l’âge. Ou encore après une transformation physique importante.

On peut parfois se regarder dans le miroir et se dire : « Je sais que c’est moi. Mais je ne me reconnais pas complètement. »

Cette phrase contient déjà tout le paradoxe de l’inquiétante étrangeté. Le corps est extrêmement familier. C’est notre corps. Nous vivons avec lui chaque jour. Et pourtant, une transformation peut modifier la manière dont nous l’habitons et dont nous nous reconnaissons en lui.

Une vignette clinique

Sophie, 46 ans, me dit en séance : « Quand je me regarde dans le miroir, je sais que c’est mon visage. Mais j’ai parfois l’impression de regarder quelqu’un d’autre. ». Elle reconnaît parfaitement son visage. Mais l’image qu’elle rencontre ne correspond plus tout à fait à celle qu’elle avait construite d’elle-même.

Son visage est toujours le sien. Et pourtant, quelque chose est devenu nouveau : le familier et l’étranger coexistent.


Pourquoi certaines coïncidences nous donnent-elles des frissons ?

Vous pensez à quelqu’un. Quelques minutes plus tard, cette personne vous appelle. 

Vous parlez d’un prénom que vous n’avez pas entendu depuis des années. Et, le soir même, vous rencontrez quelqu’un qui porte ce prénom.

Ou encore vous découvrez une chanson que vous n’aviez pas entendue depuis votre adolescence et qui apparaît soudain deux fois dans votre journée.

Rationnellement, vous savez qu’il peut s’agir de simples coïncidences. Mais parfois, la sensation produite est étonnante et vous vous dites : « C’est quand même bizarre… »

Freud s’est intéressé à ces phénomènes de répétition et à la manière dont certaines coïncidences peuvent prendre une tonalité particulière lorsqu’elles font écho à des représentations, des attentes ou des expériences déjà présentes dans notre monde psychique. Ça ne signifie pas que ces coïncidences possèdent nécessairement une signification cachée. Mais elles peuvent nous toucher parce qu’elles rencontrent quelque chose qui, en nous, était déjà là.

Alors, vous vous demandez peut-être si tout ce qui nous paraît étrange est une « inquiétante étrangeté » ?

Non.

Et c’est important.

Être surpris, avoir peur ou trouver quelque chose inhabituel ne suffit pas pour parler d’inquiétante étrangeté.

La particularité de cette notion se trouve justement dans le paradoxe entre le connu et l’inconnu. Quelque chose nous paraît étranger alors qu’il existe, d’une manière ou d’une autre, un lien avec ce qui nous est familier.

C’est aussi pour cette raison que deux personnes peuvent vivre exactement la même situation de manière très différente. Une chanson peut laisser l’une indifférente et bouleverser l’autre. Une maison peut sembler rassurante à quelqu’un et étrangement inquiétante à quelqu’un d’autre. Une rencontre peut sembler banale pour une personne et profondément troublante pour une autre.

Notre histoire personnelle participe à la manière dont nous percevons ce qui nous arrive.

L’étrange est parfois une invitation à mieux se connaître...

L’inquiétante étrangeté ne nous demande pas forcément de trouver immédiatement une explication. Elle peut simplement nous inviter à nous arrêter un instant.

À remarquer ce qui nous touche. À nous demander :

  • Pourquoi cette situation m’a-t-elle autant marqué ?
  • Qu’est-ce que cela me rappelle ?
  • Est-ce que cette sensation m’est vraiment nouvelle ?
  • Est-ce qu’il y a quelque chose qui se répète dans ma vie ?
  • Qu’est-ce qui, dans cette situation, m’est à la fois familier et étranger ?

L'idée ce n'est pas de chercher absolument un « souvenir caché ». Ni de considérer chaque coïncidence comme un signe. Et encore moins de donner une interprétation toute faite à ce que nous ressentons.

Il s’agit plutôt de laisser une place à la curiosité. Parce que parfois, une émotion que nous ne comprenons pas immédiatement peut simplement nous signaler que quelque chose mérite d’être regardé de plus près.

Ce que peut questionner l'inquiétante étranger

Finalement ce que Freud nous permet de penser avec cette notion.

  • Nous pouvons aimer quelqu’un et lui en vouloir.
  • Être heureux et avoir peur.
  • Être attaché à un endroit et ressentir le besoin de le quitter.
  • Reconnaître son corps et ne plus tout à fait s’y reconnaître.
  • Être dans un lieu familier et, pendant quelques secondes, le trouver étrange.

Deux expériences contradictoires peuvent parfois coexister sans que l’une annule l’autre. L’inquiétante étrangeté nous rappelle ainsi que notre monde intérieur n’est pas toujours aussi simple que ce que nous aimerions. Et peut-être que cela n’a rien d’anormal. Après tout, nous sommes des êtres en constante évolution, en mouvement, en changement.

Ce que nous avons connu peut changer de sens.

Ce que nous pensions avoir laissé derrière nous peut refaire surface.

Et ce qui nous semblait autrefois étranger peut, un jour, devenir familier. Peut-être que mieux se connaître ne consiste pas à tout comprendre immédiatement. Peut-être que ça commence parfois simplement par cette phrase : « C’est étrange… qu’est-ce que cela vient toucher en moi ? »

Bibliographie :

Freud, S. (1919), L’inquiétante étrangeté (Das Unheimliche).

La notion d’Unheimliche a été reprise et discutée par de nombreux auteurs de la psychanalyse, notamment autour des questions du double, de la répétition, du refoulement, du corps et des frontières entre le familier et l’étranger ; mais également par  d'autres auteurs contemporains que nous verrons dans la partie 2 prochainement.

Écrit par

Tiana Razaiarinoro

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