Est-ce que mon thérapeute me juge ?
Il arrive qu'un patient s'interrompe au milieu d'une phrase, baisse les yeux, hésite quelques secondes, puis demande :
« Vous n'allez pas me juger ? »
Parfois, la question est formulée autrement.
« Je ne l'ai jamais raconté à personne. »
« Vous allez sûrement penser que je suis fou. »
« J'ai honte de vous dire ça. »
Ce moment est extrêmement touchant, non pas parce qu'il est exceptionnel, mais parce qu'il est beaucoup plus fréquent qu'on ne l'imagine. Je crois que beaucoup de patients arrivent chez leur thérapeute avec cette inquiétude, même lorsqu'ils ne la disent pas.
Ils observent, ils testent, ils choisissent leurs mots.
Ils racontent parfois une version un peu plus "acceptable" de ce qu'ils vivent, simplement pour voir comment le thérapeute réagit. Je trouve cela parfaitement compréhensible puisque, après tout, parler de ce qui nous fait le plus souffrir à une personne que l'on connaît à peine demande une grande confiance.
« Et si mon thérapeute pensait du mal de moi ? »
Nous pouvons retrouver cette peur chez des patients qui parlent de leur couple, de leur famille, de leur sexualité, de leur addiction, de leurs pensées les plus intimes ou encore de leur colère.
Au fond, la question est souvent la même :
« Si je montre vraiment qui je suis, est-ce que vous allez continuer à m'accueillir de la même manière ? »
Je trouve que cette question est profondément humaine, parce que nous avons presque tous connu, à un moment de notre vie, le sentiment d'être jugés : par un parent, un enseignant, un conjoint, un ami ou parfois simplement par le regard que nous imaginions chez l'autre.
Il est donc naturel que cette peur réapparaisse en thérapie. Le cabinet du thérapeute n'efface pas d'un seul coup les expériences relationnelles passées. Au contraire, elles s'y invitent souvent et il me semble important de pouvoir en parler.
« J'ai peur que vous changiez d'avis sur moi. »
Force est de constater que les patients ne craignent pas uniquement d'être jugés, mais surtout que le regard que leur thérapeute porte sur eux change.
Par exemple, une personne peut parler librement de son travail, de son enfance ou de ses difficultés relationnelles. Puis, lorsqu'elle aborde un sujet qui lui fait particulièrement honte, elle ralentit, elle hésite, elle me regarde, comme si elle cherchait à vérifier quelque chose.
Je me demande parfois si, à cet instant, elle ne cherche pas moins à raconter son histoire qu'à observer ma réaction :
Est-ce que je vais paraître surprise ?
Choquée ?
Déçue ?
Ou est-ce que je vais continuer à l'écouter de la même manière ?
Je trouve que ces moments sont très précieux, parce qu'ils nous parlent autant de la relation thérapeutique que de ce que le patient est en train de raconter.
En tant que thérapeute, avant de rassurer, nous devons essayer de comprendre cette peur.
Lorsque cette question apparaît, il peut être tentant de répondre immédiatement :
« Bien sûr que non, je ne vous juge pas. »
Je comprends cette réaction mais il me semble plus pertinent de se demander :
"Qu'est-ce que le patient imagine que je pourrais penser de lui ?"
Cette question ouvre souvent un espace de réflexion beaucoup plus riche car la peur d'être jugé raconte rarement uniquement la relation avec le thérapeute.
Elle parle aussi du regard que le patient porte sur lui-même. Très souvent, il me prête un jugement qui est déjà le sien, c'est le principe du transfert.
Explorer cela me paraît souvent plus intéressant que de chercher à le convaincre que je ne le juge pas.
Un thérapeute est-il vraiment incapable de juger ?
Je crois qu'il est important d'être honnête sur cette question : les thérapeutes ne sont pas des personnes sans émotions. Ils ne deviennent pas neutres parce qu'ils exercent ce métier.
Il peut arriver d'être touchée par le récit d'un patient, parfois surprise, émue, inquiète, et il serait probablement étrange qu'il en soit autrement.
La différence ne réside donc pas dans l'absence de réactions : elle réside dans ce que nous en faisons. Notre rôle n'est pas de laisser nos émotions guider la manière dont nous écoutons une personne, il est de rester suffisamment disponible pour essayer de comprendre ce qu'elle vit, sans réduire son histoire à nos propres valeurs, à notre parcours ou à nos convictions. Ce travail de prise de recul est exigeant et nécessite une remise en question permanente.
Comprendre n'est pas cautionner
Certaines personnes pensent que si leur thérapeute ne les juge pas, cela signifie qu'il approuve tout ce qu'elles font. Cette confusion réside dans le fait que comprendre un comportement ne signifie pas le justifier.
Lorsqu'un patient parle d'une addiction, d'une infidélité, d'un mensonge ou d'une colère qu'il regrette aujourd'hui, notre objectif n'est pas de dire s'il a eu raison ou tort.
Nous devons d'abord chercher à comprendre :
Que s'est-il passé ?
Qu'est-ce qui l'a conduit jusque-là ?
Que représente ce comportement dans son histoire ?
C'est précisément cette position, celle de comprendre sans forcément cautionner, qui permet au patient de parler librement, sans avoir le sentiment qu'il doit d'abord prouver qu'il est une "bonne personne" pour mériter d'être écouté.
Pourquoi le silence du thérapeute peut parfois être vécu comme un jugement ?
Il y a une situation que je retrouve régulièrement en consultation : un patient raconte quelque chose de très intime et je prends quelques secondes avant de répondre, ou je ne réponds pas.
Et presque immédiatement, il ajoute :
« Là, je suis sûr(e) que vous me jugez. »
Je trouve cette réaction très intéressante parce qu'en réalité je cherche à analyser ce que la personne vient de me dire, à choisir mes mots ou à laisser un peu de place à ce qui vient d'être déposé.
Pourtant, ce silence est parfois vécu comme un jugement parce que nous avons tous tendance à interpréter les réactions de l'autre à travers notre propre histoire.
Si, par le passé, nos confidences ont été accueillies par des critiques, des reproches ou de l'incompréhension, il est naturel de craindre que cela se reproduise.
Le silence devient alors le support de toutes nos inquiétudes.
"Il doit penser que je suis ridicule."
"Il est sûrement choqué."
"J'en ai trop dit."
Je crois que ces moments sont précieux : ils ne nous apprennent pas seulement quelque chose sur la relation thérapeutique, ils racontent aussi la manière dont la personne s'attend, depuis longtemps parfois, à être regardée par les autres.
Ma consœur Tiana a écrit un formidable article sur le sujet, "Pourquoi mon psychologue ne dit presque rien pendant la séance ?" que je vous invite à lire pour comprendre plus profondément l'importance des silences en séance.
L'attitude du thérapeute est toujours interprétée
Avec l'expérience, j'ai compris qu'un patient n'écoute pas uniquement ce que je lui réponds.
Il observe aussi ce que je ne dis pas : un silence, un changement de posture, une hésitation, un regard. Tout cela prend une signification importante pour lui.
Je crois donc qu'il est essentiel de rester attentif à ce qui se joue dans la relation, sans pour autant chercher à contrôler chacun de nos gestes.
Lorsqu'un patient me dit qu'il s'est senti jugé, je préfère accueillir ce ressenti plutôt que de me défendre, car même si je n'avais aucune intention de le juger, ce qu'il a vécu mérite d'être entendu. C'est à partir de cette expérience que nous pouvons réfléchir ensemble à ce qui s'est passé.
Ce que je ressens en séance ne devient pas un jugement
Les thérapeutes restent des êtres humains. Il m'arrive d'être touchée par un récit et je trouve que ce serait étrange de prétendre le contraire. La différence ne réside pas dans le fait de ne rien ressentir, mais dans le travail que nous faisons à partir de ces réactions.
Mon rôle n'est pas de laisser mes émotions guider la thérapie. Au contraire, il est de prendre suffisamment de recul pour qu'elles deviennent des outils de compréhension, plutôt que des jugements portés sur la personne.
C'est aussi pour cette raison que je considère la supervision comme une partie essentielle de ma pratique. La supervision est un espace de travail entre professionnels. Elle permet de réfléchir à ce qui se joue dans les accompagnements, aux émotions que certaines situations peuvent susciter et aux difficultés que nous rencontrons parfois dans la relation thérapeutique.
Je crois que beaucoup de patients imaginent qu'un thérapeute devrait toujours savoir quoi penser ou quoi ressentir. En réalité, nous continuons nous aussi à questionner notre pratique. Je considère cela comme une richesse.
Non pas parce que je doute de mes patients, mais parce que je souhaite rester attentive à ce qui m'appartient afin que cela ne vienne jamais prendre la place de leur histoire.
À mes yeux, la supervision protège autant le thérapeute que le patient.
Elle permet de continuer à offrir un espace où la personne peut être accueillie sans être enfermée dans le regard de celui qui l'écoute.
Et si j'ai vraiment l'impression que mon thérapeute me juge ?
Cette question est importante parce qu'il arrive parfois qu'un patient reparte d'une séance avec ce sentiment. La première chose que je dis à mes patients, lors de la première séance, c'est qu'ils peuvent tout dire en séance et qu'ils ne doivent pas garder cela eux.
La relation thérapeutique fait partie du travail. Si vous avez eu le sentiment qu'une parole, un silence ou une attitude vous ont blessé, il est souvent précieux de pouvoir en parler.
Non pas pour savoir qui a raison, mais pour comprendre ce qui s'est joué.
Il arrive que le patient ait interprété une situation à travers une blessure ancienne et il arrive aussi que le thérapeute ait effectivement manqué quelque chose. Ces deux possibilités existent.
Je crois qu'une relation thérapeutique suffisamment solide doit pouvoir accueillir ce type d'échange.
En revanche, si vous avez le sentiment, au fil des séances, d'être régulièrement jugé, culpabilisé, humilié ou réduit à vos difficultés, il est légitime de vous interroger sur cette relation : tous les thérapeutes ne conviennent pas à tous les patients.
Il est parfois nécessaire de rencontrer un autre professionnel avec lequel vous vous sentirez davantage en confiance. La confiance ne se décrète pas, elle se construit, et je crois qu'elle est l'un des fondements de tout travail thérapeutique.
Pour conclure, je pense que la peur d'être jugé accompagne beaucoup plus de personnes qu'on ne l'imagine. Elle est souvent déjà présente avant même le premier rendez-vous. Elle s'exprime dans les hésitations, dans les silences, dans les phrases que l'on commence sans parvenir à les terminer. Bien souvent, elle raconte autant l'histoire du patient que ce qu'il est en train de vivre aujourd'hui.
À mes yeux, le rôle du thérapeute n'est pas d'être un être humain dépourvu d'émotions, il est de pouvoir accueillir ce que le patient dépose, tout en continuant à questionner son propre regard.
C'est aussi pour cette raison que je considère la supervision comme une composante essentielle de mon travail. Elle me permet de continuer à réfléchir à ma pratique, à ce qui se joue dans chaque rencontre et à rester attentive à ce que mes propres réactions ne prennent jamais la place de l'histoire de la personne que j'accompagne.
Je ne crois pas qu'une thérapie puisse exister sans confiance et cette confiance ne naît pas parce que le thérapeute affirme qu'il ne juge pas.
Elle se construit, séance après séance, lorsque le patient fait progressivement l'expérience qu'il peut parler de ce qu'il croyait impossible à dire sans que cela ne change la qualité du regard porté sur lui.
Écrit par
Alisée Eggermont
Psychanalyste