Pourquoi est-ce que je n'arrive pas à dire non ?
C'est une phrase souvent entendue en consultation, parfois prononcée avec de la colère, parfois avec de la tristesse, mais presque toujours avec beaucoup de culpabilité.
« Je savais que j'avais envie de dire non… mais j'ai encore dit oui. »
Certaines personnes racontent avoir accepté un service qu'elles n'avaient pas le temps de rendre. D'autres parlent d'une invitation qu'elles auraient préféré refuser, d'heures supplémentaires imposées, d'un proche à qui elles n'ont pas osé poser une limite, ou encore d'une relation dans laquelle elles ont longtemps accepté des choses qui les faisaient souffrir.
Et, presque systématiquement, la même question revient :
« Pourquoi est-ce que je n'y arrive pas ? »
Beaucoup pensent que c'est un problème de confiance en soi ou d'affirmation de soi. Ces dimensions existent bien sûr, mais, dans ma pratique, je constate que les choses sont souvent plus complexes.
Ne pas réussir à dire non est rarement une simple difficulté de communication. C'est souvent une manière de protéger quelque chose de beaucoup plus profond.
« Pourtant, je sais que j'aurais dû refuser... »
Ce qui est déroutant, c'est que la plupart des personnes savent déjà ce qu'elles auraient voulu faire. Elles ne manquent pas de lucidité. Au contraire, elles racontent très bien ce qui s'est passé.
« Dans ma tête, je savais que je n'avais pas envie. »
« Je me suis entendu dire oui alors que je pensais exactement le contraire. »
« En rentrant chez moi, je m'en suis voulu toute la soirée. »
Ce décalage est souvent source d'une grande souffrance, parce qu'il donne l'impression de ne plus être fidèle à soi-même. Je remarque d'ailleurs que beaucoup de patients ne souffrent pas seulement de ce qu'ils acceptent. Ils souffrent surtout de ne pas comprendre pourquoi ils continuent à l'accepter.
Dire non, ce n'est pas seulement refuser
Lorsque l'on parle de difficultés à poser des limites, les conseils reviennent rapidement.
"Il faut apprendre à s'affirmer."
"Tu devrais penser davantage à toi."
"Tu n'as qu'à dire non."
Ces conseils partent souvent d'une bonne intention, mais ils laissent parfois les personnes encore plus démunies. En effet, si dire non était aussi simple, elles le feraient déjà.
En réalité, dire non ne consiste pas uniquement à refuser une demande.
Pour beaucoup de personnes, dire non signifie prendre un risque :
Le risque de décevoir.
Le risque d'être rejeté.
Le risque de créer un conflit.
Le risque de passer pour quelqu'un d'égoïste.
Ou, plus profondément encore, le risque de ne plus être aimé de la même manière. C'est souvent là que les choses deviennent intéressantes : ce n'est plus seulement le "non" qui est difficile. C'est tout ce que ce "non" représente.
Pour les thérapeutes, derrière un « oui », il y a souvent une peur
Lorsque j'accompagne une personne qui dit avoir du mal à poser des limites, j'essaie rarement de travailler directement sur le comportement. Je préfère me poser une autre question :
Qu'est-ce qui rend ce "non" si dangereux pour elle ?
Chez certains patients, il s'agit de la peur du conflit. Chez d'autres, de la peur de décevoir ou le sentiment qu'ils n'ont pas vraiment le droit de penser à eux. Explorer cette signification me paraît souvent plus fécond que d'encourager rapidement une personne à "s'affirmer davantage".
Un comportement prend toujours sens dans une histoire.
La culpabilité : une émotion qui revient sans cesse
S'il y a une émotion que je retrouve presque systématiquement chez les personnes qui ont du mal à dire non, c'est la culpabilité. Elle est est souvent mal comprise. Beaucoup de patients disent :
« Je culpabilise alors que je n'ai rien fait de mal. »
C'est précisément ce qui les déstabilise. Ils savent qu'ils ont le droit de refuser, qu'ils ne sont pas responsables du bonheur des autres, qu'ils ont le droit d'être fatigués, occupés ou simplement de ne pas avoir envie.
Mais malgré cela... la culpabilité est là.
Avec le temps, je me suis rendu compte que cette culpabilité ne parle pas toujours du présent, elle raconte parfois une manière ancienne d'être en relation.
Certaines personnes ont grandi avec l'idée qu'il fallait être raisonnable, serviable, disponible ou ne pas faire de vagues. D'autres ont appris très tôt que leurs propres besoins passaient après ceux des autres. Il ne s'agit évidemment pas d'une règle générale, chaque histoire est singulière.
Mais je trouve intéressant d'observer que cette culpabilité apparaît souvent avant même que l'autre ait réagi, comme si, finalement, le simple fait d'imaginer dire non suffisait déjà à provoquer un malaise. C'est d'ailleurs ce qui peut expliquer pourquoi certaines personnes acceptent immédiatement ... puis regrettent leur réponse quelques minutes plus tard.
« J'ai peur qu'on ne m'aime plus si je refuse. »
Cette phrase est rarement formulée aussi directement, mais je la retrouve très souvent derrière les récits de mes patients.
Bien sûr, peu de personnes pensent consciemment qu'un simple refus mettra fin à une relation. En revanche, beaucoup redoutent qu'il change le regard que l'autre porte sur elles, qu'il les trouve moins gentilles, moins disponibles, moins généreuses ou tout simplement moins aimables.
Je trouve que cette peur est importante à entendre parce qu'elle montre que la difficulté à dire non ne concerne pas uniquement une limite : elle touche souvent à la relation elle-même.
Lorsque l'enjeu devient celui de préserver le lien, il devient beaucoup plus facile de comprendre pourquoi certaines personnes continuent à dire oui ... même lorsque cela les fait souffrir.
« J'ai toujours l'impression que les autres passent avant moi. »
Lorsque nous creusons sur ce que cela signifie concrètement, les réponses se ressemblent souvent :
une personne annule un rendez-vous important parce qu'un collègue a besoin d'elle,
une autre accepte systématiquement les demandes de sa famille, même lorsqu'elle est épuisée,
une troisième ne prend jamais le temps de réfléchir à ce qu'elle souhaite réellement, parce qu'elle est déjà en train de penser aux besoins des autres.
Avec le temps, ces personnes finissent parfois par ne plus savoir ce qu'elles veulent elles-mêmes. Il s'agit là probablement de la conséquence la plus douloureuse. À force de se demander ce qui ferait plaisir aux autres, on peut progressivement perdre le contact avec ses propres besoins. Je ne crois pas que ces personnes soient fondamentalement altruistes au sens où elles n'auraient jamais envie de dire non.
Au contraire, elles ressentent souvent beaucoup de frustration, mais cette frustration reste silencieuse. Elle s'exprime parfois autrement : par de l'épuisement, de l'irritabilité, du ressentiment ou encore l'impression d'être constamment envahi.
C'est souvent à ce moment-là qu'elles consultent, non pas parce qu'elles ne savent pas dire non, mais parce qu'elles ne comprennent plus pourquoi elles ont autant de mal à penser à elles sans culpabiliser.
Pour les thérapeutes, derrière la limite, il y a souvent une représentation de soi :
Lorsque j'accompagne un patient sur cette question, j'essaie de ne pas réduire la difficulté à un manque d'affirmation de soi.
Je me demande plutôt :
Que représente le fait de dire oui pour cette personne ?
Pour certains, c'est une manière d'être un "bon fils", une "bonne mère", un "bon conjoint" ou un "bon collègue". Pour d'autres, c'est une façon de maintenir le lien ou d'éviter le conflit. Autrement dit, le comportement prend souvent appui sur une représentation profondément ancrée de ce que la personne pense devoir être pour être aimée ou acceptée. Explorer cette représentation me paraît souvent plus utile que d'apprendre au patient des techniques de communication assertive. Si la peur reste intacte, les techniques seules suffisent rarement.
Peut-on apprendre à dire non ?
Je me méfie un peu des promesses que l'on peut lire sur certains sites : "En cinq étapes, apprenez enfin à dire non."
En pratique, les choses sont rarement aussi simples.
Je ne crois pas que l'on apprenne à dire non comme on apprend une langue étrangère. En revanche, je crois que l'on peut progressivement comprendre pourquoi ce mot est si difficile à prononcer et cette compréhension change déjà beaucoup de choses.
Je remarque souvent qu'à partir du moment où une personne identifie ce qu'elle redoute réellement, décevoir, être rejetée, provoquer un conflit ou perdre l'affection de quelqu'un, ses réactions deviennent plus compréhensibles.
Elle cesse peu à peu de se dire : "Je suis incapable." pour commencer à se demander : "Qu'est-ce que j'essaie de protéger lorsque je dis oui ?"
Je trouve que cette question est beaucoup plus féconde parce qu'elle déplace le regard.
On ne cherche plus uniquement à modifier un comportement, mais à comprendre ce qui le rend nécessaire. C'est souvent à partir de là que les choses évoluent. Ce n'est pas parce que le patient décide soudainement de dire non à tout le monde, mais parce qu'il commence à sentir qu'il a, lui aussi, une place dans la relation.
Dire non ne fait pas de vous quelqu'un de mauvais
Une confusion est souvent présente : beaucoup de personnes associent encore le fait de poser une limite à un manque de gentillesse. Finalement, c'est comme si dire non revenait forcément à être égoïste, dur ou indifférent aux autres. Pourtant, poser une limite n'est pas rejeter l'autre.
C'est simplement reconnaître que ses propres besoins existent eux aussi. Cette idée paraît évidente lorsqu'on la lit mais elle l'est beaucoup moins lorsqu'on a passé des années à croire que sa valeur dépendait de sa disponibilité, de sa capacité à aider ou à ne jamais déranger.
Je n'ai jamais rencontré un patient qui me dise :
"J'aime tellement dire oui que ça me rend heureux."
En revanche, j'en rencontre beaucoup qui me disent :
"Je dis oui pour éviter de me sentir coupable."
La nuance est importante. Dans un cas, il s'agit d'un choix et dans l'autre, d'une contrainte intérieure.
C'est précisément cette liberté que le travail thérapeutique cherche progressivement à retrouver.
Pour conclure, je ne pense pas que les personnes qui ont du mal à dire non manquent simplement d'assurance. Ce petit mot est chargé de beaucoup plus d'enjeux qu'il n'y paraît.
Dire non peut signifier risquer de décevoir, de provoquer un conflit, de changer l'image que l'on pense donner aux autres ou de remettre en question une manière d'être en relation construite depuis longtemps.
C'est aussi pour cette raison que les conseils du type « il suffit de s'affirmer » laissent souvent un sentiment d'échec. Ils s'intéressent au comportement, sans toujours prendre le temps de comprendre ce qui le rend si difficile.
À mes yeux, le travail thérapeutique consiste moins à apprendre à dire non qu'à permettre à une personne de retrouver progressivement le droit de prendre une place dans la relation, sans avoir le sentiment de devoir choisir entre elle-même et les autres.
Je crois que c'est souvent à ce moment-là que le "non" cesse d'être vécu comme une menace. Il devient simplement une manière de respecter ses propres limites, tout en continuant à prendre soin de ses relations.
Écrit par
Alisée Eggermont
Psychanalyste